Un pêcheur prisonnier de son temps libre

Un pêcheur de carpe prisonnier de son temps libre

 

 C’est lorsque les choses nous manquent que l‘on se rend compte à quel point elles nous sont chères. Je rentre tout juste de mon “pèlerinage” annuel dans la région située entre Vienne, Indre et Loire et Indre (pays des sorciers) que je ressens déjà comme un manque.

 Un pèlerinage halieutique avec une canne à pêche à la place d’un bâton de marche, un voyage qui me permet de revoir mes amis, mais aussi des lieux chargés de souvenirs et d’en ajouter à ceux déjà existant.
Lorsque j’arrive dans la Vienne ce douze Avril, il est déjà 18 h 30, ne voulant déranger des amis (que de toutes façons je n’aurais pas dérangé), je vais amorcer quelques postes sur deux rivières de la région.

 Pêcher plusieurs rivières est un luxe que l’on peut se permettre dans cette fabuleuse région, pensez donc la Gartempe, l’Anglin, la creuse, la Claise, la Vienne et le Clain, soit six rivières dans un rayon d’environ 35 kilomètres. Peu de régions peuvent prétendre avoir un tel réseau hydrographique dans un rayon si proche. Et pourtant combien sont-ils de carpistes à aller dans les plans d’eau privés du coin, là où les gros poissons forcément bien moins sauvages, j’ai envie de dire “presque apprivoisés” sont plus faciles à attraper ?

 

 Sil n’y avait que ces rivières sauvages pour attirer le disciple de St Pierre ! Mais la région est magnifique, il se dégage de ces berges un calme qui permet au pêcheur de carpe que je suis de profiter pleinement des plaisirs de la pêche. Oui, j’ai bien dit des plaisirs de la pêche, et ils sont variés, car il n’y a pas que le poisson qui compte pour “les vrais, les purs“ dont j’espère un jour faire partie. L’endroit est tout aussi important que le poisson, la tranquillité et la beauté d’un lieu n’ont pas de prix.

 Là, je suis loin des flots de voitures dont le bruit des moteurs et des klaxons parasite la nature, loin de cette jungle moderne et plus proche
d’une vie sauvage et naturelle.

 

Et les poissons dans tout cela ?

 Les carpes de rivières sauvages n’ont rien à voir avec celles de plans d’eau pêchés à outrance ( le mot prend toute sa justesse ). Elles ont la vivacité naturelle de leurs rivières où elles luttent face aux pêcheurs avec la même vigueur qu’elles emploient pour lutter contre les éléments parfois déchaînés auxquels elles doivent faire face, telles les montées des eaux et les courants que cela provoque.

 Elles sont également plus méfiantes que leurs lointaines cousines prisonnières de certaines eaux closes. Le moindre écart de discrétion de la part du pêcheur et c’est comme une envolée de moineaux, il suffit que l’une d’entre elles s’inquiète pour immédiatement transmettre son inquiétude aux autres comme un virus. Même une carpe de taille normale ou modeste selon le pêcheur, soit d’environ 8/10 kilos se mérite, et n’est jamais prise d’avance sur ces rivières.

 Pour cette première nuit, je m’installe sur la Gartempe, sur le terrain de Camille un Monsieur de 86 ans. Son terrain perdu au beau milieu des champs, je le connais un peu pour l’avoir pêché auparavant. Cette fois-ci, je placerai mes deux lignes juste en aval du banc de nénuphars. Une valeur sûre à cette période, quelques bouillettes cubiques en guise d’amorçage et la pêche peut commencer. J’aurais la riche idée d’installer mon abri dans un passage de ce que l’on pense (Dominique et moi-même) être celui d’un castor, des arbres coupés de façon typique nous le font croire. Dans la nuit mes deux détecteurs sonneront à l’unisson, un castor voulant monter sur la berge touchera mes lignes, sentant probablement ma présence, il renoncera mais tournera un moment au milieu de la rivière avant d’aller ailleurs.

 Dans la nuit, j’attrape une jolie petite carpe miroir. Le premier poisson d’un lieu est toujours joli pour le pêcheur amateur qui s’attarde sur d’autres détails qu’un simple chiffre sur un peson. L’eau de la rivière étant à peine à 12 degrés, cela est pour le moins inespéré.

 

D’autres détails

Un peu d’humilité

 Il m’était venu à l’esprit il y a quelques années un petit challenge de pêcheur vaniteux, faire une semaine de pêche sur quatre ou cinq rivières de la région et attraper du poisson dans chacune d’entre elles.
Cela bien sûr est possible, mais hormis pour flatter son ego, je n’y vois en fait pas un grand intérêt, c’est pourquoi je ne m’attarde que sur deux des 6 rivières de la région. Ne faut-il pas savoir rester humble pour mieux savourer des moments de pêches modestes, mais inoubliables ?

La creuse ma rivière de cœur

 La deuxième rivière que je souhaite pêcher c’est la Creuse. C’est là que j’ai repris la pêche après plus de vingt ans d’interruption, là où j’ai réappris à pêcher même si c’est un peu comme le vélo et que les sensations reviennent vite. J’avais un poste assez calme dans un endroit en limite d’un petit village. J’avais pris le temps de l’amorcer et c’est avec une certaine excitation que je me préparais à le pêcher.

Le poste est en fin d’un secteur peu profond, juste au-dessus d’un ancien moulin sur un bief assez long, mais entrecoupé de radiers.

 Devant moi un petit banc de nénuphars m’attire autant qu’il doit surement attirer quelques carpes en cette saison. Mes deux cannes sont en position, une placée à trois mètres devant les nénuphars, l’autre un peu plus en aval. Deux cannes suffisent amplement pour pêcher correctement, mieux même, trop de cannes nuisent à la pêche, et pour une fois qui peut le moins peut très certainement le plus.

 

 Pour cette fois, je dérogerais en partie à mes habitudes, la ligne positionnée en amont sera plus solide car placée non loin d’un buisson conséquent, j’opte donc pour un corps de ligne en 50 / 100 ème avec un plomb de 70 grammes, un bas de ligne en tresse de 25 lb de résistance, et un hameçon numéro 8 wide gap x , assez solide pour ce qui me concerne, n’en ayant jamais ouvert sur un poisson.

 La ligne placée en aval sera comme à mes habitudes plus fines, nylon 36 / 100 ème en corps de ligne, plomb coulissant de 70 grammes avec une butée à environ 20/25 cm en arrière, un hameçon similaire au précédent sur une tresse de 20 lbs de résistance. Très simple, sans trucs tarabiscotés, qui, s’ils ne nuisent pas forcément, n’apportent à mes yeux rien de plus au montage, si ce n’est des accessoires, et pour moi, moins il y a de choses sur une ligne, mieux c’est !!!

 Durant cette nuit, j’aurais de multiples départs de barbeaux et de brèmes, mais aussi deux touches de carpes, une sur chaque ligne, celle placée en aval me permettra de faire une belle carpe miroir qui me sortira de mon lit tandis que moi je la sortirais du sien, celui de la rivière. La ligne la plus solide placée en amont me laissera un goût amer et un goût de fer dans la bouche de la carpe, car là je ne gagnerai pas le combat la ligne pourtant solide se rompant après quelques secondes de combat, le nylon ayant très probablement frotté sur l’un des nombreux cailloux jonchant le fond de la rivière. Dommage surtout pour ce poisson parti avec un hameçon et un bas de ligne entre les lèvres.

 Et même si je ne pêche pas les obstacles et que je sais que ce poisson ne risque pas de s’être déchiré les chairs buccales par une ligne bloquée dans un arbre, je n’en suis pas moins contrit. Je doute que ceux qui pêchent dans les obstacles admettent facilement ne pas savoir ce qui arrive aux quelques poissons loupés, pas plus qu’ils n’admettent que ceux-ci puissent être mutilés. Il est parfois préférable pour se donner bonne conscience de faire semblant de croire que l’on ne loupe pas de poissons en pêchant trop près des obstacles ou que ceux-ci se décrochent facilement de l’hameçon en cas de casse. En fait le paradoxe de ceux qui pêchent carrément dans les obstacles, c’est que bien souvent, ils parlent de pêche chirurgicale alors que c’est une pêche de boucher , peut-on demander à un boucher d’être chirurgien ? 

 

Christophe et une pépite

 

 Au matin, une brume légère flotte sur la rivière, mes yeux n’en perdent pas une miette, la journée commence de fort belle manière sur un lieu libre, sauvage et accessible pour ceux qui le souhaitent. Un café tout aussi fumant achèvera de me réveiller.

 

Pêche au pied du château

 Après cette nuit, je bougerais encore pour retourner sur la Gartempe sur un autre poste. Je suis en face d’un château planté au sommet d’une petite falaise dominant la vallée, comme ses anciens propriétaires d’avant la révolution dominaient eux leurs valets.
 De l’eau a coulé depuis et bien des choses ont changé, les simples comme moi peuvent désormais pêcher la rivière en toute liberté. On ne peut s’empêcher en contemplant ce château de penser aux souffrances et aux morts que sa construction a provoqué.

 

 Le poste est situé juste sous une île, malheureusement quelques mètres en amont sur la berge d’où je pêche, un arbre est tombé dans l’eau, et même en plaçant ma ligne une dizaine de mètres en aval de cet obstacle, la seule touche que j’aurai finira malgré mes efforts par une casse. Le poisson me fera une touche retour en remontant le courant, chose assez rare en rivière, là encore juste le bas de ligne cassera fort heureusement.

De la lecture au bord de l’eau

 Je prendrais le temps de lire quelques chapitres du livre “ La carpe de rivière” du Dr Sexe, puisque j’ai un exemplaire de la réédition avec moi, et croyez-moi lire ce livre en ces lieux lui donne encore plus de relief et de profondeurs qu’assis dans un canapé. Ce genre d’endroit, je crois décuple l’intellect et permet d’être plus réceptif à cette lecture.

 Un autre livre aurait eu sa place ici, “ les pieds dans l’eau “ de René Fallet. Mêler les plaisirs de la lecture à ceux de la pêche dans un tel contexte ne peut qu’élever l’âme du pêcheur de façon plus certaine qu’internet ne le fait.

Christophe Babec

 

 

One Comment

  1. Jean-Luc

    Bonjuor Christophe,

    Je viens de lire plusieurs de tes articles, comme je me reconnais dans ce que tu écris et dans ta philosophie de pêche!
    J’ai comme toi, abandonné la pêche pendant 22 ans, je ne l’ai reprise que depuis 3 ans. J’ai bientôt 50 balais au compteur et j’ai débuté avec la méthode des « papis » au début des années 80. J’ai ensuite connu l’arrivée des méthodes anglaises, le cheveu, quelle révolution! Je vois que tu utilises d’ailleurs le principe du plomb libre avec une butée à 20 / 25 cm en arrière, héritage des débuts des méthodes anglaises.
    J’ai refais mais premières pêches , il y a 3 ans, en utilisant toujours ce système (j’avoue que maintenant, je suis clip-plomb) avec bas de ligne en Dacron, il m’en restait encore une bobine de 25m au fond de ma boîte de pêche.
    Le peson et la quantité ne doit pas être une obsession ni une finalité, sinon tu finis à pêcher dans certains privés peuplés de trophées gavés à la bouillette.
    Donc, 20 ans après ma dernière pêche (qui datait de 1995), et n’ayant pas consulté de magasine ni internet sur la pêche de la carpe dans ce laps de temps, ce fût donc une nouvelle fois un univers à appréhender:
    – Les carpodromes (sérieux?)
    -Les privées aux poissons trophées
    – L’anglicisme omniprésent dans les techniques de montage (mais bon, c’est pas méchant, i faut s’y faire), ça a juste rendu incompréhensible mes premières lectures.
    – La diversité des montages – au moins, on a le choix
    – La diversité de l’équipement, des matériaux et accessoires (hameçon, tresse, fil, plomb, back lead. ..)

    Bref, je pourrais en parler des heures.

    Je suis également bouillette cube (découverte dans un article de Dominique Audigué, donc ça date, oui!) pêche sauvage et simple, où la prise d’un poisson n’est que le point final d’une quête passionnante.

    Cordialement
    Jean-Luc

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